Habitation sucrière coloniale, lieu de mémoire de l’esclavage en Haïti : Des animations socioculturelles dans le quotidien urbain du Parc Historique de la Canne-à-Sucre

Auteurs

  • Dr Michel Université d'Etat d'Haïti Auteur·e

DOI :

https://doi.org/10.65146/chantiers.v1.i1

Mots-clés :

Mémoire collective — patrimonialisation — habitation coloniale — lieu de mémoire — animation socioculturelle — urbain — postcolonialisme — Haïti.

Résumé

L’analyse des formes d’actions collectives dans les lieux de 
remémoration et de patrimonialisation ont fait ces dernières 
années l’objet de recherches consistantes et diversifiées en France. 
De nombreux travaux2 ont effectivement montré comment des 
individus et des groupes sociaux se construisent des repères 
identitaires contribuant à façonner la ville et ses mémoires. Ces 
approches permettent de comprendre également les relations 
à la fois d’interdépendance et de tension au cœur de la dyna
mique des lieux de mémoire pour parler comme Pierre Nora3 
qu’entretiennent l’animation socioculturelle et le projet urbain. 
Ces deux processus sociaux majeurs s’informent réciproquement 
au sens où l’animation socioculturelle est fondamentalement à 
l’œuvre dans « le processus social par lequel les individus et les groupes interagissent entre contraintes spatiales et fabrication 
du destin social »4 dans la ville. L’animation socioculturelle, envi
sagée comme un « système d’action jouant sur le triple registre 
de la régulation, de la promotion et de la revendication sociale 
dans des situations où les enjeux sont à la fois culturels, sociaux, 
économiques et politiques »5, fait émerger de nouvelles formes 
urbaines au travers de la mise en mémoire, la patrimonialisation 
et la festivalisation des lieux de mémoire. 


La patrimonialisation d’« espaces coloniaux »6 en lieux de 
mémoire, qui consiste en l’utilisation de l’espace, avec des projets 
de développement touristique et de requalification urbaine, ou 
encore en la réutilisation d’espaces, de lieux et de bâtiments qui 
tendent à être reconnus comme patrimoine7 constitué par certains 
groupes sociaux8, est ainsi à l’œuvre dans de multiples recodages 
de l’urbain. Ainsi, elle contribue au recyclage des composantes les 
plus anodines des espaces coloniaux en attractions touristiques 
et culturelles. Ce lien étroit entre animation socioculturelle et 
urbanité nous semble particulièrement intéressant à investiguer 
dans le cas que nous proposons dans cet article, à savoir l’analyse 
sociologique des enjeux culturels et sociaux de la patrimonialisa
tion du Parc Historique de la Canne-à-Sucre, ancienne habitation 
sucrière coloniale, dans la mémoire collective9 haïtienne. En effet, 
l’habitation coloniale est emblématique du patrimoine historique 
de l’économie de plantation dans cette société postcoloniale. Les traces, ruines et vestiges, témoins de l’évolution sociale et éco
nomique d’une ancienne colonie, peuvent donner aux visiteurs 
des clés pour comprendre les principes fondateurs de l’économie 
esclavagiste. Une investigation dans ces véritables réseaux de 
traces et d’empreintes de l’esclavage relève de l’expérience ordi
naire tant le cadre physique de ces « lieux anthropologiques »10 
est marqué par les souffrances, traumatismes, mouvements et 
luttes, guerre de l’indépendance tout particulièrement, et par 
le passage du temps. Habitat, lieu de vie stigmatisés des colons 
et des captifs11 et structures de production et d’exploitation, les 
habitations coloniales sont aujourd’hui rattrapées par « l’urgence 
sociale ». À travers un protocole de recherche ethnosociologique 
comprenant des observations incluant notre participation aux 
visites guidées, les photographies, la rédaction de notre journal 
de terrain et la réalisation d’entretiens semi-directifs avec les 
publics12 et les responsables, nous analyserons la représentation, 
le fonctionnement et la culture véhiculée par et dans le Parc 
Historique de la Canne-à-Sucre, dans le contexte des rapports 
sociaux existant dans la mémoire collective haïtienne. Le travail 
proposé ici embrasse des individus aux profils sociologiques 
divers qui tous ont un lien, ne serait-ce que comme simples 
visiteurs, avec le lieu. Citadins, écoliers, étudiants, journalistes, 
intellectuels, guides, entrepreneurs, artistes, artisans ; leurs his
toires, leurs milieux d’origine et leurs aspirations sont variés. 

Dans un premier temps, nous nous interrogeons sur la 
métamorphose de l’habitation coloniale en lieu de mémoire 
pour ensuite poser sa prétention à être un espace public urbain 
qui saisit la dynamique sociale. Dans un troisième temps, nous 
chercherons à cerner la spécificité de la mémoire coloniale etesclavagiste comme cadre social significatif de l’urbanité. Nous 
concluons à la fois sur les enjeux et son intérêt heuristique pour 
la recherche sociologique contemporaine.

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Publiée

2014-10-01

Pages

137-154